Filière et territoires

La houille blanche : comment l'hydroélectricité est née dans les Alpes

Filière et territoires · Publié le 2026-10-13

Carte postale ancienne montrant la salle des machines de l'usine de Lancey avec ses groupes électrogènes
Les machines des usines Bergès à Lancey (Isère), sur une carte postale du début du XXe siècle. Via Wikimedia Commons, domaine public.

L'expression « houille blanche » désigne l'énergie des chutes d'eau, par opposition au charbon, la houille noire, qui alimentait alors l'industrie. Elle est née dans les Alpes, à quelques kilomètres de Grenoble, dans une papeterie. En une cinquantaine d'années, cette énergie a transformé des vallées agricoles en bassins industriels, et fait de Grenoble une capitale de l'hydraulique.

Avant l'électricité : la force des torrents

Les vallées alpines utilisaient depuis des siècles la force de l'eau : moulins, martinets de forge, scieries, battoirs à chanvre. Mais les roues hydrauliques traditionnelles ne savaient exploiter que de faibles chutes, quelques mètres au plus, sur des cours d'eau au débit régulier. Les torrents de montagne, très pentus et irréguliers, restaient largement inutilisés. Ce qui manquait, c'était le moyen de capter une grande hauteur de chute.

Lancey, 1869

Aristide Bergès, ingénieur originaire de l'Ariège, s'installe dans les années 1860 à Lancey, dans la vallée du Grésivaudan, pour y produire de la pâte à papier à partir du bois. Les défibreurs qui râpent les rondins réclament une puissance considérable. En 1869, il capte l'eau du ruisseau de Lancey en montagne et la conduit jusqu'à son usine par une conduite forcée en tôle, sur une hauteur de chute d'environ deux cents mètres. La pression obtenue entraîne des turbines bien plus puissantes que tout ce que les roues traditionnelles pouvaient offrir. Il équipera ensuite une chute plus haute encore.

L'innovation n'est pas tant la turbine que le système complet : prise d'eau en altitude, conduite capable de résister à des pressions élevées, machine adaptée. C'est exactement le schéma d'une centrale de haute chute d'aujourd'hui (voir Turbines hydrauliques).

Le mot

Bergès popularise l'expression « houille blanche » à la fin des années 1870, puis lors de l'Exposition universelle de Paris en 1889. L'image fait mouche : les glaciers et les neiges des Alpes deviennent un gisement d'énergie comparable aux mines de charbon du Nord.

De la force motrice à l'électricité

Les premières chutes entraînent directement des machines. L'étape décisive est la conversion de cette force en électricité, qui peut être transportée loin de la chute. En 1883, l'ingénieur Marcel Deprez réalise des essais de transport d'électricité entre Vizille et Grenoble. Dans les années qui suivent, les usines se multiplient, d'abord pour leurs propres besoins, puis pour éclairer les villes et alimenter les tramways.

L'électrochimie et l'électrométallurgie

La houille blanche attire des industries grosses consommatrices d'électricité, qui s'installent au fond des vallées, au pied des chutes, faute de pouvoir transporter massivement le courant. Dès la fin des années 1880, l'électrolyse de l'aluminium selon le procédé de Paul Héroult est mise en œuvre à Froges, dans le Grésivaudan. La Maurienne, la Tarentaise, la Romanche et le Grésivaudan accueillent ensuite usines d'aluminium, de ferro-alliages, de carbure de calcium et de produits chlorés. Ces vallées deviennent des bassins ouvriers, avec leurs cités, leurs écoles et leurs gares, dont le patrimoine industriel marque encore les paysages, comme la centrale des Vernes dans la vallée de la Romanche.

Grenoble, capitale de l'hydraulique

Autour des chutes naît tout un écosystème. Des constructeurs grenoblois de turbines et de conduites forcées, comme les ateliers Neyret-Beylier, devenus plus tard Neyrpic, équipent les usines des Alpes puis du monde entier. Des constructeurs de matériel électrique s'installent dans l'agglomération. L'université crée au tournant du XXe siècle un institut d'électrotechnique, ancêtre de l'actuelle école Grenoble INP-Ense3, pour former les ingénieurs dont l'industrie a besoin. Des laboratoires d'hydraulique, avec leurs modèles réduits de barrages et de turbines, se développent au XXe siècle et donnent naissance à des sociétés d'ingénierie de renommée internationale.

1925 : l'Exposition internationale de la houille blanche

En 1925, Grenoble accueille l'Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme, qui réunit sur plusieurs mois industriels, régions et pays autour de l'énergie hydraulique et des Alpes. La ville y affirme son statut de capitale de la houille blanche. De cette exposition subsiste notamment la tour Perret, tour d'orientation en béton armé construite pour l'occasion dans le parc Paul-Mistral.

Des chutes privées aux grands aménagements

La loi du 16 octobre 1919 pose le principe selon lequel l'énergie des cours d'eau appartient à la nation au-delà d'une certaine puissance, et organise le régime des concessions qui a encadré l'hydroélectricité française pendant plus d'un siècle, jusqu'à la réforme de 2026. L'entre-deux-guerres puis l'après-guerre voient les grands aménagements se succéder : barrages de vallée, lacs d'altitude, aménagement du Rhône. La nationalisation de l'électricité en 1946 confie l'essentiel du parc à un établissement public. Plus tard viendront les stations de pompage, conçues pour accompagner le programme nucléaire.

Ce que la houille blanche a changé

La houille blanche a d'abord déplacé l'industrie. Au XIXe siècle, les usines se concentraient près des bassins houillers ; l'hydroélectricité a permis d'industrialiser des vallées sans charbon, au prix de longues conduites et de barrages en montagne. Elle a aussi transformé la démographie de ces vallées : des ouvriers venus de toute la France, d'Italie et d'ailleurs se sont installés dans des villages qui comptaient jusque-là quelques centaines d'habitants. Elle a enfin installé durablement une compétence : savoir mesurer un débit, dimensionner une conduite, dessiner une roue de turbine, construire un barrage dans une gorge. C'est cette compétence, transmise d'une génération d'ingénieurs et de techniciens à l'autre, qui fait encore la réputation de la région, alors que beaucoup des usines électrochimiques d'origine ont fermé ou se sont transformées.

Le vocabulaire en garde la trace. Après la houille blanche, on a parlé de « houille verte » pour l'énergie des rivières de plaine et de « houille bleue » pour celle des marées. Aucune de ces expressions n'a eu le succès de la première, restée attachée aux Alpes.

Un patrimoine à visiter

À Lancey, sur la commune de Villard-Bonnot, la maison d'Aristide Bergès abrite aujourd'hui un musée départemental, la Maison Bergès - musée de la Houille blanche, qui retrace cette histoire à travers les collections de la famille et de l'usine. Dans les vallées, de nombreuses centrales anciennes, conduites forcées et cités ouvrières témoignent de cette période. La filière qui en est issue est présentée dans La filière hydroélectrique du sillon alpin, et ses marchés actuels dans Les marchés de l'hydroélectricité.

Une papeterie, une conduite, deux cents mètres de chute : l'industrie des Alpes est partie de là.

Sources

  1. Département de l'Isère, Maison Bergès - musée de la Houille blanche, Villard-Bonnot, présentation des collections.
  2. Loi du 16 octobre 1919 relative à l'utilisation de l'énergie hydraulique, Légifrance.
  3. Ministère de la Transition écologique, Hydroélectricité (régime juridique issu de la loi de 1919).
  4. Ville de Grenoble, patrimoine : la tour Perret et l'Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme de 1925.
  5. Loi n° 46-628 du 8 avril 1946 sur la nationalisation de l'électricité et du gaz.