Sécurité des barrages : classes A, B, C et obligations du propriétaire

On associe la sécurité des barrages aux grands ouvrages alpins, surveillés jour et nuit par leur exploitant. Pourtant une retenue collinaire, la digue d'un étang ou le seuil d'une ancienne usine peuvent être des barrages au sens du code de l'environnement, avec un propriétaire responsable et des obligations précises. Voici comment fonctionne ce régime, classe par classe.
Qu'est-ce qu'un barrage pour la loi ?
La définition réglementaire ne dépend ni du matériau ni de l'usage. Est susceptible d'être un barrage tout ouvrage artificiel de plus de 2 mètres de hauteur au-dessus du terrain naturel, destiné à retenir un volume de liquide de façon temporaire ou permanente, s'il répond à certains critères de taille et d'enjeux à l'aval. Cela inclut bassins d'orage, certains canaux et réserves de neige de culture.
Attention au vocabulaire : pour la réglementation, une digue protège des terres ou des habitations contre les crues ou la mer. Un remblai qui ferme un étang est un barrage, même si on l'appelle digue, et les deux catégories n'obéissent pas aux mêmes règles. Les formes d'ouvrages, du barrage-poids au remblai, sont décrites dans notre article sur la construction des barrages.
Le classement : hauteur, volume et enjeux à l'aval
Depuis le décret n° 2015-526 du 12 mai 2015, codifié à l'article R. 214-112 du code de l'environnement, les barrages sont répartis en trois classes, A, B et C. C'est le préfet qui classe l'ouvrage, à partir de deux grandeurs : la hauteur H, en mètres, plus grande différence de cote entre la crête et le terrain naturel au pied de l'ouvrage, et le volume V, en millions de mètres cubes, retenu à la cote normale, sédiments compris. Les deux sont combinés dans un indicateur, H² × √V, reflet du potentiel de dégâts en cas de rupture (arrêté du 17 mars 2017 pour les modalités de mesure).
| Classe | Hauteur | Indicateur H² × √V |
|---|---|---|
| A | au moins 20 m | au moins 1 500 |
| B | au moins 10 m (si non classé A) | au moins 200 |
| C | au moins 5 m (si non classé A ou B) | au moins 20 |
La classe C comprend aussi un cas particulier, qui intéresse directement les petits propriétaires : un ouvrage de plus de 2 mètres retenant plus de 50 000 mètres cubes (0,05 million) peut y entrer, même sous les seuils du tableau, si des habitations se trouvent à moins de 400 mètres à l'aval. Un ouvrage modeste, au-dessus d'un hameau, peut ainsi être classé.
Un exemple pour fixer les ordres de grandeur : un barrage de 12 mètres retenant 1 million de mètres cubes donne un indicateur de 144 × 1 = 144. Il dépasse 10 mètres mais n'atteint pas 200 : il ne relève pas de la classe B, mais de la classe C, puisqu'il dépasse 5 mètres et un indicateur de 20.
Ce que le classement impose
Le principe est posé par l'article R. 214-123 : le propriétaire ou l'exploitant surveille et entretient l'ouvrage et ses dépendances, vérifie le bon fonctionnement des organes de sécurité (vannes, évacuateurs de crues, vidanges) et fait réaliser des visites techniques approfondies. La nature des obligations est commune aux trois classes ; leur fréquence varie. La brochure de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes destinée aux propriétaires, mise à jour en mai 2024, les résume ainsi :
| Obligation | Classe A | Classe B | Classe C |
|---|---|---|---|
| Surveillance, entretien, vérification des organes de sécurité | continus | continus | continus |
| Dossier technique et registre de l'ouvrage | oui | oui | oui |
| Rapport de surveillance | au moins chaque année | au moins tous les 3 ans | au moins tous les 5 ans |
| Visite technique approfondie | au moins chaque année | entre deux rapports de surveillance | entre deux rapports de surveillance |
| Rapport d'auscultation | au moins tous les 2 ans | au moins tous les 5 ans | au moins tous les 5 ans |
| Étude de dangers | mise à jour au moins tous les 10 ans | mise à jour au moins tous les 15 ans | non |
| Déclaration des événements précurseurs (PSH) | oui | oui | non |
- Le dossier et le registre. Le dossier technique rassemble les plans, les notes de calcul, les consignes écrites et les comptes rendus. Le registre est le journal de l'ouvrage : niveaux observés, crues, manœuvres de vannes, travaux, incidents. L'arrêté du 8 août 2022 précise leur contenu.
- L'auscultation. Tous les barrages, quelle que soit leur classe et sauf dérogation du préfet, doivent disposer d'appareils de mesure : déplacements, cote de la retenue, débits, pressions d'eau dans le corps et la fondation (piézométrie), déformations. Les relevés sont analysés dans le rapport d'auscultation, confié à un organisme agréé, qui se prononce aussi sur la pertinence du dispositif.
- La visite technique approfondie. C'est un examen détaillé du génie civil accessible, des vannes et organes hydromécaniques, du contrôle-commande, des appareils d'auscultation et des abords, mené par du personnel compétent. Les défauts relevés sont hiérarchisés et suivis dans un plan d'actions. La visite est aussi obligatoire après tout événement susceptible d'avoir endommagé l'ouvrage, une crue exceptionnelle par exemple.
- L'étude de dangers. Réservée aux classes A et B et accompagnée d'un diagnostic exhaustif, elle analyse les scénarios de défaillance et leurs conséquences à l'aval.
S'y ajoutent les prescriptions techniques relatives à la sécurité des barrages, fixées par un arrêté ministériel du 6 août 2018.
Le propriétaire reste responsable de son barrage, civilement et pénalement, même lorsqu'il en confie l'exploitation à un tiers. L'État contrôle ; il ne surveille pas à la place du propriétaire.
Déclarer un événement : l'échelle des EISH
Tout événement ou évolution qui met en cause, ou pourrait mettre en cause, la sécurité des personnes ou des biens doit être déclaré au préfet (article R. 214-125). L'arrêté du 21 mai 2010 a créé une échelle de gravité pour ces « événements importants pour la sûreté hydraulique » (EISH), en trois couleurs :
- rouge (accident) : décès ou blessures graves, ou dégâts majeurs aux biens ou aux ouvrages ; déclaration immédiate ;
- orange (incident grave) : mise en danger de personnes sans blessure grave, ou dégâts importants ; déclaration dans les meilleurs délais, sans dépasser une semaine ;
- jaune (incident) : mise en difficulté de personnes, dégâts de faible importance, ou non-respect d'une consigne réglementaire (cote, débit, consigne de crue) sans mise en danger ; déclaration dans le mois.
Le service de contrôle valide ou corrige la couleur proposée et peut demander un rapport d'analyse. Les variations brutales de débit lors des lâchers d'eau, qui peuvent surprendre pêcheurs et pratiquants d'eaux vives, relèvent aussi de cette déclaration. Les règles de débit minimal qui encadrent l'exploitation au quotidien sont présentées dans notre article sur la continuité écologique et le débit réservé.
Travaux : le passage obligé par un organisme agréé
Tout projet de construction de barrage, ou de travaux autres que l'entretien et la réparation courante, doit être conçu par un organisme agréé par le ministère chargé de l'environnement. Le maître d'œuvre, lui aussi agréé, dirige et surveille le chantier et suit la première mise en eau. Sont visés en particulier les travaux sur le corps du barrage, sur les organes de sécurité et sur le dispositif d'auscultation. Pour un projet de centrale sur un ouvrage existant, cette exigence s'ajoute à la procédure décrite dans notre article sur l'autorisation environnementale.
Le rôle de l'État
Un service de contrôle de la sécurité des ouvrages hydrauliques, rattaché à la DREAL, examine les documents du propriétaire, en valide certains, inspecte les ouvrages et peut prescrire diagnostics ou travaux. La règle vaut pour les barrages autorisés comme pour les barrages concédés, dont le régime est présenté dans notre dossier sur la réforme des concessions.
Pourquoi tant de règles ?
Parce qu'un barrage peut céder quelle que soit sa taille. La rupture de Malpasset, au-dessus de Fréjus, en 1959, a fait plus de quatre cents morts ; mais la DREAL cite aussi un remblai de 4,8 mètres, dans le Puy-de-Dôme, dont la rupture par érosion interne a emporté des véhicules et inondé maisons et commerces sur plusieurs kilomètres.
Propriétaire d'un étang ou d'un seuil : par où commencer
- Vérifier si l'ouvrage a fait l'objet d'un arrêté de classement, en consultant les actes administratifs ou en interrogeant la DDT ou la DREAL.
- Mesurer hauteur et volume, repérer les habitations à moins de 400 mètres à l'aval.
- Rassembler plans, autorisations anciennes et historique des travaux, et ouvrir un registre.
- Faire contrôler le fonctionnement de la vidange et de l'évacuateur de crues, les deux organes de sécurité les plus souvent négligés sur les petits ouvrages.
- Avant tout projet, de microcentrale par exemple (voir la petite hydroélectricité), consulter un bureau d'études agréé.
Un barrage de cinq mètres n'est pas un petit risque : c'est un grand risque à petite échelle, avec un propriétaire pour en répondre.
Sources
- DREAL Auvergne-Rhône-Alpes, « Surveiller et entretenir un barrage », document d'information pour les responsables de barrages, version F du 25 mai 2024 (classement, tableau des obligations, EISH, travaux, inspections ; consulté le 5 novembre 2026).
- « Décret n° 2015-526 du 12 mai 2015 relatif aux règles applicables aux ouvrages construits ou aménagés en vue de prévenir les inondations et aux règles de sûreté des ouvrages hydrauliques », texte reproduit par l'Ineris (AIDA).
- Code de l'environnement, articles R. 214-112 à R. 214-132 ; arrêtés du 21 mai 2010 (échelle de gravité), du 17 mars 2017 (hauteur et volume), du 6 août 2018 (prescriptions techniques) et du 8 août 2022 (obligations documentaires et visites), sur Légifrance.
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